Chronique

LAIBACH : le concert souverain à Maribor/Slovénie

By on 1 mai 2019

« totem » arborant la façade du théâtre

Dans le cadre d’une énième tournée européenne pour illustrer cette année l’album « The Sound Of Music », Laibach au grand complet pour ce cru majeur, avec l’ajout de la chanteuse Marina Martensson et du chanteur Boris Benko (issu du groupe Silence), ont présenté le mardi 23 avril dernier, un concert baroque unique, semi-classique/contemporain, accompagné du sextuor à cordes « Do-Re-Mi » et de la chorale d’enfants « Edelweiss » dans l’imposant Théâtre National de Slovénie, à Maribor. Pour mon dixième concert des légendaires Slovènes, je me devais de « fêter » l’événement au cœur de sa nation et de son émotion musicale au caractère viscéral, puisque celui-ci est ouvert par un discours grave en langue natale du philosophe Peter Mlakar. Laibach n’est pas qu’un simple groupe de « Rock » mais bien une entité spirituelle dont l’apprentissage de ses diverses expérimentations artistiques est magnifié, comme jamais auparavant sur scène.

En arrivant sur le grand square verdoyant de la cathédrale Stolna župnija aux portes du théâtre de Maribor, culturellement le plus actif de Slovénie, une sérénité et une délicatesse rare émane devant le bâtiment fondé en 1919. Mais, une fois entré dans son hall marbré lumineux et acheminé par les tapis rouges vifs, c’est la splendeur antique qui se dévoile à travers les différentes galeries encadrant l’amphithéâtre. Décorés de statues et de tableaux solennels, l’esprit est enchanté par l’atmosphère, hors du temps, comme pour la visite d’un musée. Les nombreuses hôtesses, plus belles les unes que les autres et affrétées comme pour un service de mariage, se font briefer. Le sourire est de mise, comme avec le personnel du bar, plafonné par de magnifiques lustres vintages, ou au stand de merchandising, rappelant que Laibach a rendez-vous avec les 900 places assises luxueuses, que les fans de toute élégance intergénérationnelle, du style classique au chic gothique, vont rendre honneur. En attendant les mélodies du bonheur live, j’ai la chance de croiser une partie du groupe dont Boris Benko. Ainsi que de rencontrer Marina Martensson, la nouvelle recrue divine sur scène, accueillante et communicative à souhait avec moi, quelques minutes avant de m’asseoir à 4 mètres de la console du chef d’orchestre Ivan Nowak.

Le discours énigmatique de Peter Mlakar (et laborieux pour qui ne comprends pas la langue) terminé, le sextuor aux violons agrémenté des nappes synthétiques de Primoz Hladnik (également membre de Silence) enchaînent une longue introduction réconfortante pour les oreilles à « The Sound Of Music », le titre éponyme qui ouvre le bal et l’entrée sur scène des musiciens de Laibach accompagnant le lyrisme vocal de Boris Benko qui monte très haut dès le refrain héroïque. Le son progresse également d’un cran à mesure que les instruments s’accouplent sous le retentissement de la batterie tandis que de francs applaudissements accompagnent l’entrée de l’inégalable frontman Milan Fras, vêtu d’une sorte de costume ecclésiastique tout blanc inspirant la représentation d’un gourou imaginaire. Sa voix dominatrice d’exception, grave, affermie d’une chaleur inédite, répond à son image de façon suprême. 

L’exigence de la performance est à la mesure de la qualité ressentie. 

L’album « The Sound of Music » qui est un album de reprises consacrées à la comédie musicale plutôt mièvre « La mélodie du bonheur » avec Julie Andrews en 1965, est poussé ce soir jusqu’au boutisme de l’interprétation « Laibachienne ». Chaque titre rallongé par les introductions violon + piano ou synthé récolte ensuite la surpuissance des arrangements musicaux organiques mariées aux expérimentations électroniques sous une pluie de mélodie. Ainsi, « Climb Every Mountain » sonne comme de la Dream Pop virile avant son final explosif industriel et le majestueux « Do-Re-Mi » qui amène sur scène délicatement la chanteuse d’origine suédoise Marina Martensson atteint une quintessence Electronica mélodique absolue. Les vocalises partagées entre Marina et Milan avec le refrain passé au vocodeur offrent un moment de grâce inouï, tenu jusqu’à la douce conclusion que chantonne une petite fille (issue de la chorale) occasionnant à Milan son sourire le plus attendrissant.

À l’inverse des autres dates de la tournée, Marina Martensson ne chante donc pas sur tous les titres, ni de la même façon, et sa prédécesseure Mina Spiler, absente pour congés maternité, n’apparaît aucunement sur les écrans vidéos. La vedette et la corde sensible reviennent bellement à la chorale Edelweiss représentée par les 8 enfants vêtus d’un costume cravate et disposés en ordre croissant sur 2 rangées, dont la projection parallèle sur écran vidéo renvoie au « Man Machine » de Kraftwerk. L’aspect visuel n’est pas en reste, les vidéos séquelles de la tournée en Corée du Nord en 2015 projetant majoritairement des images parodiques de propagande et de décor montagneux des Alpes juliennes apportent théâtralité, humour, douceur et angoisse.

L’inspiration et la créativité de Laibach n’ont jamais connu traitement musical si profond et soigné. 

« des étoiles plein les yeux »

Les chœurs d’enfants sont tellement beau et poignants qu’ils semblent irrationnels. Le show atteint les sommets de ses reliefs mélodiques avec « My Favorite things », notamment par son introduction grandiose qui amène la chanson telle une épopée. Milan Fras, statique comme un crooner à nu, joue de sa voix avec des contrastes saisissants d’intériorité et de plénitude à mi-chemin avec le chant païen et une narration shamanique urbaine. Chaque musicien joue avec l’âme virtuose et une discipline qui forge le respect. Mention fascination pour la rythmique parfaitement équilibrée du batteur Janez Gabric et pour la gestuelle du talentueux pianiste/clavieriste Rok Lopatik, habitée par la justesse. L’autre caractéristique est le guitariste dreadlocké Vitja Balzalorsky qui jouant avec un archet apporte une touche nomade d’influence métal/médiéval. La formation est à son apogée quand elle accompagne l’envolée lyrique frissonnante de Boris Benko sur le final époustouflant d’ « Arirang »Avant d’effectuer le rappel sur un autre titre palpitant chanté en slovène, c’est à 22 que Laibach vient honorablement saluer le public qui l’ovationne. Le moment est sereinement majestueux. 

L’entité musicale Laibach a immortalisé via la performance qu’elle est avant tout une machine humaine, sincère, qui a intégré la grande musique, à perpétuelle demeure. Le temps s’est arrêté ce soir au Théâtre National de Slovénie, mais certainement pas les mélodies du bonheur, historiées à jamais dans mon âme et sens de l’ouïe. Aujourd’hui, sans égal.

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