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LAIBACH « Live is Live » in Paris

By on 29 novembre 2017

3 ans après leur dernier passage mémorable à la salle Le Trabendo à Paris, le 08 mars 2014, les Slovènes énigmatiques de Laibach, ont réinvesti les lieux et les enceintes ce vendredi 24 novembre 2017 (photo de couverture par Valentin Louis), pour présenter son nouvel album, le très expérimental « Also Sprach Zarathustra », librement inspiré du poème de Nietzsche (1885). De la même façon qu’ils avaient présenté « Spectre », en 2014, le show est dédié à l’album qu’ils jouent dans son intégralité avant de revisiter quelques morceaux classiques de son répertoire.

Pionnier d’une musicalité industrielle avant-gardiste unique depuis sa création, en 1980, Laibach a changé son line-up autant de fois que les styles expérimentés (Métal-industriel, EBM, Electro, Electronica, Techno-Trance, néoclassique, …) et ainsi près de 20 membres ont façonné l’entité Laibach (sans compter le RTV Slovenia Symphony Orchestra qui les accompagne exceptionnellement sur des dates clés, comme lors du somptueux concert au Bozar à Bruxelles en février 2016).

Pour détenir ce son incommensurable sur scène, l’esthétique artistique autant soignée que controversée, la constance régénératrice dans la créativité, l’intransigeance de performance et une communauté mystérieuse, issue notamment du NSK, Neue Slowenische Kunst (“Nouvel art slovène” en allemand, comme Laibach veut dire Ljubljana) le groupe doit obligatoirement se nourrir d’une certaine philosophie Nietzschéene évoquant sa « Volonté de Puissance ».

Le cru 2017 "Ainsi parla Zarathoustra" redoutablement "teasé"

Fidèle au fameux label anglais Mute Records (maison mère de Depeche Mode), depuis 1987, la formation qui fonctionne actuellement en sextette sur scène est supervisée par l’élégant Ivan Nowak (59 ans), membre fondateur essentiel, devenu en quelque sorte son directeur artistique, un peu comme Daniel Miller l’était pour DM… Et lorsque je le rencontre l’après-midi devant les portes du Trabendo alors que le minutieux soundcheck se joue durant plus d’une heure, l’homme m’apparaît comme le plus ouvert et accessible du collectif.

Avec Ivan et Mina (rare photo, Londres 2011)

J’ai néanmoins la chance de pouvoir saluer chaque membre du groupe, à défaut de les prendre en photos, par respect de leur éthique. Intimidé face à la céleste chanteuse Mina Špiler (36 ans) et à l’insaisissable chanteur Milan Fras (57 ans) dont le temps ne semble avoir d’emprise (hormis le port de lunettes), je ressens viscéralement l’aspect disciplinaire qui scie à chacun des membres. 

Dès l’ouverture des portes à 19 h et à l’instar des concerts de Kraftwerk que Laibach affectionne tant (impossible de ne pas citer « Trans Slovenia Express » l’album hommage fédéré par l’avatar fan Kraftbach, en 1994), il n’y a aucune première partie de planifiée. Un son de sirène électronique mis en boucle est diffusée pour patienter, ou plutôt pour obséder les oreilles et les introduire à ce qui va suivre. Car, avec son aspect tortueux (façon musique du film « Irréversible » de Gaspar Noé) mené progressivement jusque au boutisme d’une introduction machiavélique, Laibach s’installe sur scène à 20 h tapantes, et pousse l’effet, son plus lumière, à son paroxysme.

Le show [son + visuel] pétrifia le trabendo

Le public est tétanisé face au balayage agressif des projecteurs et au bruit explosif mixant des sons d’avion à la sirène triturée (« Von Den Drei Verwandlungen ») par les 2 claviéristes, Luka Jammik et Rok Lopatic, confortablement assis derrière leurs claviers/machines, chacun aux extrémités de la scène. Tandis que les 2 nouveaux membres du tour, le batteur et le bassiste, s’installent au centre, la musicalité résonne comme un big bang, évoquant autant l’effroi que la braverie (« Ein Undergang ») . Les puissantes saccades des percussions, organiques et électroniques, retentissent comme des canons (« Die Unschuld I »), tandis que les loop façon Alan Wilder/Recoil impressionnent de leurs infra-basses qui font trembler toute la salle.

Photos par Valentin Louis

Laibach en 2017, avec le nouvel album qui est aussi la bande originale semi-instrumentale imaginée pour la pièce de théâtre en hommage à « Also Sprach Zarathustra » sonne quelque part comme du Einstürzende Neubauten, en version futuriste inédite. Une forme de bruitisme supra-sophistiqué. Mais quand Milan Fras, vêtu d’un long manteau rouge scintillant pose enfin la voix (« Das Nachtlied I' »), le ton caverneux devient poétique et ancestral. Et des rythmes tribaux viennent chatouiller les sonorités industrielles d’une époque non identifiée.

Tandis que le bassiste joue avec un archet, Milan use du frottement de 2 machettes aiguisées (« Von  Gipfel Zu Gipfel ») pour enfoncer encore un peu plus le clou dans le spectacle. Après 35 minutes de cauchemar apocalyptique musical, la tension scénique se transforme en conte de fées avec l’arrivée courageusement désirée de Mina Špiler sur le cristallin « Von Sonnen-Aufgang » ou encore avec la reprise enchantée du classique lyrique du défunt Klaus Nomi « Cold Song ».

À partir de « Brat Moj », on monte en crescendo avec la dimension Electro-Industrielle la plus aboutie de Laibach. L’atmosphère, tant sur scène que dans la salle, se réchauffe considérablement. Il est bon de constater que le public toujours très singulier, se régénère et se féminise. Le visuel qui est de toute beauté sur les écrans ainsi que sur les toiles éparpillées dans la salle, est en totale synergie avec la musique qui se fait de plus en plus cinématographique. “Hell: Symmetry” est une nouvelle fois brillamment revisitée, mais ce coup-ci dans une version au refrain vocodé qui transcende tout sur son passage. Le groove cérébral et les frissons physiques y sont garantis.

Arrive une belle surprise avec le titre « Le Privilège des Morts » (extrait de l’album « Kapital », 1992), qui scandé approximativement en français via des propos anticapitalistes, électrise l’audience. Avec ses slogans d’alerte lancés par Mina au mégaphone, plus autoritaire qu’à son arrivée, « Ti Ki Izzivas », une nouvelle fois remaniée, sonne comme le moment épique du show. Les nappes synthétiques mélodieuses qui explosent le rythme martial déclenchent une émotion d’une profonde sentimentalité. On flirte avec l’irrationnel, tellement c’est beau dans les oreilles. « Wirtschaft Ist Tot » avec ses sonorités techno sonne comme un anthem de l’Eurobeat de l’Est façon Little Big (qui n’a en définitif rien inventé).

Pour les 2 titres concédés en rappel,  Mina Špiler retrouve sa position de Front Woman avec 2 extraits issus de la période « Spectre » qui l’avait propulsé en avant. Tout d’abord, le tonique « Bossa Nova », qui avec ses riffs joués live à la guitare électrique lui donnent une connotation encore plus Electro-Rock. Et reprit à la sauce Electro-cabaresque, « See That my Grave is Kept Clean » dominé par une rythmique tout en relief, achève l’audience par une transe salvatrice.

Une nouvelle fois, 2 ans après sa dernière prestation parisienne au Divan du monde en avril 2015, Laibach a démontré combien le groupe surprend à chacune de ses tournées et comment l’entité qui l’anime en concert transcende la performance. Se rendre à un Live de Laibach c’est s’assurer de vivre une expérience imprévisible et réfléchie qui galvanise son souvenir. Grand respect que pour ce grand groupe, indéniablement l’un des plus puissants de la planète.

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