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« Vis-à-Vis » avec Calypso Valois

By on 10 décembre 2017

Rencontrer Calypso Valois à l’occasion de son tout premier concert lillois, à L’Aéronef, le mardi 5 décembre 2017, fut exquis. D’une pierre de coup, je rencontrais la fille d’Elli et Jacno, la filleule d’Etienne Daho, et la camarade de Yan Wagner plus Lescop, issus de la nouvelle scène musicale pop electro française (tous des artistes que j’affectionne énormément). Mais surtout, je découvrais Calypso Valois, dont rien que le nom sonne comme une symphonie, tel que son premier album, le subtil et très enivrant « Cannibale » (qui ne cesse d’avaler mes enceintes), présente en chair et en os, viscérale et naturelle. Il est à peu près 16 h quand j’enclenche le microphone :

Imaginais-tu déjà petite, suivre le chemin de tes parents ?

Non, en fait même si j’ai toujours joué de la musique depuis l’âge de 5 ans, où j’ai commencé le piano classique, je ne voulais pas en faire mon métier. Je pense que c’était un peu par esprit de contradiction. Lorsque petite, on me demandait « Est-ce que tu veux faire comme tes parents plus tard ? » Je répondais toujours « Non ! » (sourire). Mais c’est vrai que j’ai toujours aimé la musique et écouté beaucoup de musique. Et l’idée d’en faire est venue assez tard. Pendant le lycée, j’ai commencé le théâtre, après j’ai fait le conservatoire et ensuite joué au théâtre. Je pense que j’ai fui la musique quelque part, car je ne voulais pas me mettre sur un terrain de comparaison avec mes parents. Même si j’adorais le théâtre, pendant le conservatoire, j’ai commencé à faire un groupe de musique pour rigoler qui s’appelait Cinéma. Et en fait, je me suis tellement amusée, je me sentais tellement libre que je pouvais exprimer des choses plus personnelles. Enfin, ce que je veux dire, c’est que c’est différent quand on écrit et que l’on compose. On crée, alors que quand on est comédien, on est qu’interprète.

Justement, j’ai ressenti ton album « Cannibale » comme quelque chose d’assez intimiste, car il est cérébral et sentimental. T’es-tu inspirée de tes propres expériences et sentiments pour le réaliser ?

C’est vrai que lorsque je l’ai écrit, je n’ai écouté aucune musique actuelle pour ne pas me faire influencer et chercher au plus profond de moi-même ce qui m’inspirait. Après, ce n’est pas un album autobiographique. Je suis une personne très pudique et du coup, je mélange des choses vécues à d’autres complètement romancées. Par exemple dans le disque, quand je parle des choses que j’ai faite ou que j’ai subite, c’est parfois l’inverse, car celles que je dis avoir subite, c’est celles que j’ai faite, et celles que j’ai faite, c’est celles que j’ai subite… Je mélange les histoires, car j’ai beaucoup de mal avec la vie privé.

L’aspect cinématographique est également très présent dans le disque. Un titre comme « Surprise-Partie », par exemple, sonne comme du déjà vécu avec la sensation de l’avoir déjà entendu dans le subconscient ? Es-tu également cinéphile ?

Oui, bien sûr, je suis cinéphile et j’ai aussi écouté énormément de musique de film. C’est une des musiques que j’aime le plus, dont j’admire notamment les compositeurs. En France, on en a des chouettes, Michel Magne, Delerue, De Roubaix, aussi Duhamel que j’adore, Cosma… Et pour l’étranger Morricone, John Barry, enfin il y en a plein…

Et ça se ressent dans le disque, il y a plein de petites mélodies façon Barry.

Oui, je vois ce que tu veux dire, les petits gimmicks (sourire).

L’atmosphère du clip pour « Apprivoisé » m’a notamment rappelé le cinéma italien du genre Giallo (dominé par le célèbre réalisateur Dario Argento).

Oui carrément. Le clip « Apprivoisé » a été réalisé par Bertrand Mandico qui est un cinéaste incroyable. D’ailleurs hier soir j’ai vu son premier long métrage « Les Garçons Sauvages » qui sort en février et c’est magnifique. C’est totalement hors norme par rapport à ce que l’on a l’habitude de voir au cinéma. Je connaissais déjà Bertrand à l’époque des moyens et courts métrages, et j’adorais déjà ce qu’il faisait. Je l’ai donc contacté, on s’est très bien entendu et du coup, on a fait ce clip, sur son idée. J’avais totalement confiance en son univers que je sentais, intuitivement, collerait au mien. Ce que j’aime avec Bertrand, c’est que c’est un poète de l’image en fait. Chaque plan est beau et il exprime des choses parfois violentes, parfois malsaines, parfois dérangeantes, mais toujours d’une façon onirique et belle. Je trouve son travail incroyable. Et je pense qu’il y a un peu de cela dans ma musique. J’essaie que ça soit beau, mais aussi un peu bizarre ou étrange, et du coup, je me suis reconnu dans son cinéma. Je me suis dit que ce serait super si cela marchait entre ses images et ma musique, et cela a marché.

Pourquoi avoir choisi Yan Wagner en tant que producteur, lui qui vient de la scène purement électronique et qui n’avait jamais expérimenté cette facette de son talent musical ?

Avec Yan, on se connaît depuis 2010. Cela faisait longtemps qu’on se croisait, et à mesure des rencontres, on est devenu complice tout comme j’appréciais son travail dans le style Electro. Car l’aspect qu’il y a une affinité artistique mais également humaine, est très importante pour moi.. Si des gens sont des génies, mais que je ne m’entends pas avec eux, ça ne passe pas, je n’y arrive pas. Mais c’est vrai qu’avec lui, j’ai toujours aimé ce qu’il faisait, même si c’est vrai que c’est beaucoup plus Electro.

Oui, surtout avec son projet The Populists.

Je connais et j’aime beaucoup aussi. Mais, j’ai eu une période où j’ai écouté beaucoup de musique électronique. Je me suis rendu compte que la musique instrumentale que ce soit la musique classique, la musique de film et la musique électronique avait une part importante dans mon éducation musicale. Même si j’adore les chansons, en composer et écrire des textes, la musique instrumentale est très importante. Et donc comme je trouvais que Yan est quelqu’un de vraiment chouette, un jour, je lui ai proposé mes morceaux, comme ça, sans savoir ce que ça donnerait. Il a écouté, il a aimé et on a fait un essai sur un titre en studio, et ça a fonctionné. À chaque fois, on se disait « c’est trop bien », et on a avancé comme ça titre par titre. Il proposait toujours des directions intéressantes à mes morceaux, qui faisaient ressortir le meilleur.

Ce serait cool de sortir la chanson « Tes Mots » que tu as enregistré en semi-duo avec lui, dans une version single encore plus développée ?

En fait, c’est un peu moi qui l’ai traqué à un moment (rire). J’adore sa voix et je lui proposé qu’il parle à la fin du morceau. Il a timbre super grave et je m’étais dit que ça ferait un beau Talk Over. Au début, il n’était pas très convaincu, mais tout le monde a dit « Ah, c’est cool ». Alors pourquoi pas un vrai duo, oui.

« Méchante fille », c’était un clin d’œil à tes parents ou juste un titre ironique ?

Disons que musicalement, c’était clairement un clin d’œil à mon père, pour le côté purement synthétique de ce qu’il faisait avec une petite mélodie comme sur ses morceaux que j’adore. Et après le texte est venu d’une histoire, comme cela peut arriver à chacun quand on est beaucoup plus jeune, lorsqu’il y a une dispute et qu’on t’accuse d’être la cause genre « C’est toi, c’est toi, c’est toi…, tout est de ta faute, tu es méchante ! » Alors j’ai pensé, ok, je suis méchante, et c’est parti de là (rire).

calypso sur scène : entre moue boudeuse et délicieuse attention

Et pour la chanson « Amoureuse », qui est pour moi le titre culminant de l’album niveau émotion et musicalité (j’explique en détail mon ressenti pour cette chanson), l’étais-tu au moment de la composer ?

Ah cool ! (Calypso semble surprise et flattée). Alors je pense que j’étais plutôt en chagrin d’amour qu’amoureuse…

Cela a pu aussi produire cette inspiration, non ?

Oui.

Que penses-tu de la scène pop française actuelle, qui se féminise de plus en plus ?

Alors c’est vrai que je ne fais pas trop attention à la féminisation ou à la masculinisation, car je vois la scène française dans son ensemble. Il y a trop de trucs hyper chouettes qui se passent. J’ai plein de potes dans la musique dont j’adore le travail. Yan Wagner, Lescop (qu’on avait évoqué ensemble juste avant l’interview), Petit Fantôme, Frànçois and The Atlas Mountains… Il y a plein de trucs supers. Qu’il y ait plus de filles, c’est bien, mais je pars plus du principe qu’artistiquement, ça nous parle, ou que ça ne nous parle pas. Que ce soit des filles ou des garçons, peu importe au final. Ce qui compte, c’est la musicalité.

Les noms que tu as cité, c’est ce que tu écoutes-tu chez toi alors ?

Oui complétement ! Ce sont mes potes, mais je trouve qu’ils sont très forts ! Honnêtement, j’en connaissais certains avant sans connaître leur musique, et d’autre, c’est l’inverse. Par exemple, Petit Fantôme j’écoutais toujours sa Mixtape avant de le rencontrer, et quand on s’est rencontré, on s’est super bien entendu. J’en ai oublié quelques-uns comme Forever Pavot, qui joue d’ailleurs quelques titres sur le disque et qui vient de sortir son propre disque. C’est super, cette année, ils sortent tous leurs disques. Le groupe La Femme aussi est chouette… (j’ai développé mon intérêt pour ce groupe).

Le fait d’être la filleule d’ Etienne Daho t’a influencé musicalement ou même aidé quelque part ?

Comme il le dit lui-même, c’est que j’ai mon individualité et ma singularité. C’est ce qui le frappe quand il écoute ce que je fais, même déjà avec Cinéma, mon premier projet. J’aime aussi beaucoup son travail que j’ai énormément écouté. Dans quelle mesure les choses qu’on aime nous influence ? Cela, je ne le sais pas.

Après aidé, pas directement, dans le sens où il n’a pas travaillé sur l’album. Mais il m’a énormément aidé psychologiquement, parce qu’en fait, dès 2010, il m’avait demandé pour écouter ce que je faisais, alors qu’à ce moment-là je faisais de la musique comme çà, juste pour délirer. Et il m’a dit « Mais c’est vraiment bien ce que tu fais, tu devrais sortir des choses ». C’était le premier à croire en moi et il répétait que je devrais publier quelque chose afin que les gens écoutent. D’ailleurs pour l’album « Cannibale », il était un des tous premiers à découvrir les maquettes, et j’avais peur qu’il me dise « Bon écoutes, essaies de faire autre chose », car il est très franc. Et au contraire, il m’a dit « Mais vas-y, fonces ! » Je lui ai fait très confiance, car je sais que c’est quelqu’un qui n’a pas de complaisance avec la musique. Il est cache avec les gens, et m’a déjà dit clairement quand il n’aimait pas un titre ou que je devais retravailler des séquences. Il est très intègre. Forcément ça aide. Je crois qu’il croyait en moi, avant même que je croyais en moi (rire).

Etienne Daho va justement parrainé une soirée au « Festival Nouvelle Scène » de Niort le 22 mars 2018, où tu joueras aux côtés de Yan Wagner et de Lescop. Que va-t-il se passer de spécial ? 

J’avoue que je ne sais pas, car c’est un peu dur de se projeter, mais ça va être chouette. On est tous actuellement plus ou moins en tournée, avec des dates, donc on vit un peu au jour le jour. On a aussi beaucoup de taf avec les gens en ce moment, donc on n’y a pas encore vraiment réfléchi. Mais ça venir vite ! (sourire) Cela sera cool c’est sûr, et ça fait plaisir de jouer avec eux.

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La semaine dernière, je t’ai vu jouer « Le Jour » à l’émission TV quotidien de Yann Barthès. Ne trouves-tu pas cela frustrant d’être limitée à une prestation qui dure seulement 1 minutes 30 ?

Je trouve cela vraiment dommage alors que c’est une chouette émission avec une superbe ambiance, et qu’ils aiment vraiment la musique. Je ne sais vraiment pas à quoi cela est dû qu’ils limitent comme ça. C’est vrai que c’est frustrant, car en moyenne un titre standard dure 3 minutes et on est obligé de le couper en 2, avec en gros, une « intro/couplet/refrain » et c’est fini. On prend des mois voire des années à faire un disque et on a envie que les gens puissent entendre au moins le morceau en entier.

En plus, le morceau montait bien…

Quand on fait du live, enfin moi j’ai peu d’expérience, mais ce que je ressens, c’est qu’il faut toujours un petit temps pour se mettre dedans, et là on coupe le moment où ça vient. Oui, c’est frustrant.

Monter sur scène et partir en tournée, c’est donc quelque chose de nouveau pour toi, comment te sens-tu par rapport à cette nouvelle expérience ?

Oui, c’est nouveau, car avant je faisais du théâtre et je trouve cela très différent de devoir chanter. C’est encore très frais, car on est à 10 ou 15 concerts, en plus assez décalés depuis le mois de mars, avec notamment 3 premières parties pour Lescop. Mais là, on commence à jouer plus condensé, et c’est vraiment chouette, car plus le rythme est resserré, plus on est dans la dynamique. Donc du coup, c’est assez neuf, et je commence à bien kiffer (rire). Après ce qui est dure avec ma musique, c’est que l’instru envoie, la batterie, guitare, clavier, tout ça cogne derrière, alors que moi, j’ai une voix très légère et très délicate. Sur disque, on peut s’enregistrer séparément, mais en live, c’est difficile de prendre cet effet, alors on y travaille.

Je trouve l’aura baroque du disque très familier de l’univers Gainsbourg, inclus celui de Charlotte avec la voix délicate que tu évoques. Ne trouves-tu pas cela étrange, étant la fille de Jacno ?

Ah oui… Enfin je ne me compare pas du tout à Serge Gainsbourg hein, c’est un auteur de génie ! Je n’ai pas cette prétention, ni son niveau. Mais après, on est tous les 2 des grands amoureux de musique classique et des grands amoureux de Chopin qu’on a étudié dès l’enfance. Alors peut-être que le côté baroque dont tu parles viendrait de ça. Et quand j’étais enfant, j’ai commencé à écouter Gainsbourg que j’aimais beaucoup sans comprendre ce qu’il disait en fait. Mais j’aimais beaucoup ses musiques, ses mélodies, et même les textes que je ne comprenais pas. Je ne sais pas dans quelle mesure cela m’a influencé. Après,  je fais ce que je peux avec ma voix (rire). Mais on me l’a déjà dit pour Charlotte…

Et ton « héritage familial » n’est pas trop pesant parfois ?

En fait, maintenant je suis très bien dans mes baskets par rapport à cela. Je trouve que ce que je fais est totalement personnel et différent de ce que faisaient mes parents, que ce soit ce que faisait mon père ou ce que faisait ma mère, je ne me sens pas sur le terrain de la comparaison. Parfois, certains disent que ça rappelle certaines petites choses, c’est normal. Mais mon père a sa façon de composer propre et ma mère a sa façon de chanter. Concernant les textes, ils ont chacun leurs univers différents et moi finalement, ça n’a rien à voir. Du coup, je ne le vis pas mal.

En tout cas, l’album « Cannibale » ne ressemble à aucun autre disque français sorti cette année !

Merci, ça fait plaisir (sourire).

Réfléchis-tu déjà au second album ?

Je pense tout le temps à tout en même temps, à maintenant, à demain, à plus tard et en même temps, j’ai du mal à me projeter très loin. Après, quand j’ai fait le disque j’avais plein de morceaux de côté que je me suis dit que j’allais garder pour le prochain. Mais comme je me lasse aussi très vite, si ça se trouve, je ne vais en garder aucun, et en faire que des nouveaux. J’avoue que je ne sais pas du tout. Mais c’est vrai que là ces derniers temps, avec la sortie du disque, je n’ai pas eu l’occasion de composer de nouveaux morceaux et ça me manque en fait. Je trouve que plus on fait des morceaux, plus on a des idées, plus on est productif. C’est un peu comme pour les concerts, j’ai l’impression que plus on en fait, plus on est l’aise et que c’est même un peu comme ça dans tout. Du coup, à chaque fois, j’ai peur, jusqu’au moment de s’y remettre.

Calypso Valois exprime une belle philosophie en conclusion de cette interview, remplie de passion et d’humilité, et qui pourra parler à chacun(e). L’artiste m’est apparu autant cérébrale que terre-à-terre, épicurienne que réservée. Je comprends mieux pourquoi l’album se nomme « Cannibale », tant l’enfant des jeunes gens modernes dévore la vie avec une perspicacité et une intuition quasi-animale. Le live, toujours en rodage, qu’elle a donné à L’Aéronef avant Mademoiselle K, en compagnie de ses trois bons musiciens vêtus de noirs, Baptiste Pelsy (guitare + clavier), Guillaume Leroy (basse) et Vincent Pedretti (batterie), a été tout singulièrement prometteur. 

Les chansons : « Baignade » , « Vis à vie », « Cannibales », « Le Jour », « Apprivoisé », « Méchante Fille » et « Amoureuse » ont façonné la set liste avec cohérence et multi-facette du potentiel musicale de Calypso Valois. Sous la nymphe Calypso, les claviers Synthwave ont dominé les mélodies baroques, la basse a sensualisé la rythmique Disco-pop, la guitare a chatouillé les années yéyé et la Britpop, tandis que le karma vampirisant de la jeune femme a apprivoisé avec élégance l’audience de son appétit de chanter. Etienne Daho peut être fier de sa filleule. 

Calypso Valois revient en concert, proche de chez nous, le samedi 26 mai 2018, en Belgique, à Tournai  [CLIQUER ICI POUR LES INFOS]

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